Témoignage : Je recherche un pasteur, depuis dix-huit ans

Le 27 décembre 2007, après trois heures d’interrogatoire, on me jette dans une cellule noire à la Section de Recherches de la Gendarmerie, au Plateau.
Pendant de longues minutes, je ne vois rien. Une voix me dit alors : « Mets-toi à genoux, prions. J’ai un message de Dieu pour toi, après la prière. » Surpris, ne voyant pas qui s’exprimait à cause de l’obscurité, la peur m’envahit. La voix reprend : « N’ayez pas peur, je suis un homme de Dieu et, dès que vous êtes entré dans la cellule, Dieu m’a envoyé un message pour toi. Mets-toi à genoux et prions. »
 
À la fin de la prière, l’homme que j’aperçois enfin, dans un coin de la cellule, me dit : « Demain, vendredi, toi et moi irons menottés au parquet. Moi je serai libéré, toi tu iras à la Maca. » Surpris par ces propos, je lui demande : « C’est le message que Dieu vous a donné pour moi ? »
L’homme de Dieu, impassible, répond : « Oui, c’est le message, mais n’ayez crainte. Dieu me charge d’ajouter que c’est en prison que tu verras sa grandeur et que tu découvriras sa gloire à ta sortie de prison. Ne crains rien : tu découvriras la grandeur de Dieu en prison et, à ta sortie, tu verras sa gloire. »
 
Le matin du vendredi 28 décembre, menotté à cet homme, je suis conduit au parquet d’Abidjan-Plateau. Là, au poste de police du tribunal, à 18 heures, un jeune substitut du procureur arrive et appelle mon compagnon de cellule à la brigade de recherche. Il l’informe, sous mes yeux ébahis, qu’il est libéré et qu’il peut rentrer chez lui. Je réalise alors que je vais séjourner en prison.
 
Le substitut m’appelle et s’étonne en me voyant : « C’est toi, petit comme ça, qui écris des choses qui font trembler la République ? » Je ne sais que répondre. Il me lit alors les charges retenues contre moi : diffamation contre des personnalités et des particuliers, outrage à magistrat et dénonciation calomnieuse, pour un article écrit par moi et paru dans Le Nouveau Réveil.
Le Substitut me demande si je reconnais les faits ; je réponds par la négative. Il me demande si j’ai un avocat ; je réponds que je n’ai pas les moyens d’en prendre un. Alors il déclare : « On va t’envoyer à la Maca et te juger dans quinze jours. »
Avant de s’en aller, l’homme de Dieu me dit : « N’aie pas peur et n’oublie pas le message de Dieu. Tu verras sa gloire à ta sortie. »
 
Je suis incarcéré à la Maca. Le 2 janvier 2008, je suis extrait pour comparaître : à ma grande surprise, huit avocats — dont le bâtonnier Claude Mentenon — se sont portés volontaires pour me défendre. Le procureur réclame deux ans ferme, me qualifiant de « danger pour la société ». Le procès est tendu ; le 8 janvier je suis condamné à douze mois pour diffamation ; les autres chefs d’accusation, notamment l’outrage a magistrats, sont abandonnés.
 
En prison, j’observe des détentions préventives prolongées, des condamnés enfermés des années sans que leurs dossiers n’arrivent au greffe.
Devant ces faits, juriste de formation, je me transforme en avocat pour les détenus. Devant mon bâtiment, je passe de longues heures à les écouter. Sur la base de leurs témoignages, j’alerte magistrats et procureurs, je saisis la division des droits de l’homme de l’ONUCI ; plus d’une soixantaine de détenus seront libérés grâce à ces démarches.
 
Libéré le 26 décembre 2008, j’intègre la rédaction du Nouveau Réveil comme journaliste, puis en 2009 j’écris un livre : Prisonnier en Côte d’Ivoire, j’ai vécu l’enfer de la Maca.
Dix mois plus tard, je suis invité à la Maison Blanche et rencontre le président Barack Obama, dans le cadre du Forum des jeunes leaders africains avec le président Obama. En octobre 2011, je fonde L’Éléphant Déchaîné et, aujourd’hui, je suis le député-maire de Tiassalé, président d’un mouvement politique.
Depuis ma sortie de prison, ce que je sais faire le mieux, c’est défendre des causes justes, être aux côtés de ceux qui sont victimes d’injustices et qui n’ont pas les moyens de crier leurs souffrances.
 
Mais je n’ai jamais retrouvé l’homme de Dieu de cette cellule de la brigade de gendarmerie au Plateau. Je ne sais ni son nom ni où il officie. Si cet homme lit ces lignes, qu’il sache que je le cherche depuis 18 ans.
 
NB/ NB : C’est la 4e fois que je publie ce témoignage depuis ma sortie de prison. La dernière publication date de 2017. J’ai également présenté ce témoignage dans plusieurs églises à Tiassalé.
Assalé Tiémoko Antoine
Député de la Nation
Président ADCI
antoineassale@gmail.com
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